Littérature

Le nouveau berger

Le troupeau disparu

Il glissa encore une fois dans le schiste trempé et s’étala dans la boue noire. Epuisé, il eut envie de pleurer. Mais il réprima bien vite la larme qui sortait. Ce n’était pas le moment. Pleurer ça vous coupe l’élan et lui devait retrouver son troupeau que l’orage avait fait s’escamper. Bien qu‘il ait passé la journée sous la pluie à retenir les bêtes nerveuses, il n‘avait pas pu les empêcher de se sauver au moment de ce formidable coup de tonnerre. Depuis, rongé par l‘angoisse, il se dépêchait tant qu‘il pouvait dans le schiste trempé qui collait aux pieds. Il continua donc son chemin à travers la gorge noire et luisante ou la pluie donnait des reflets métalliques. Il passa près d’un de ses repères. C’était un rocher ou un berger avait gravé son nom et une année. Dans ces moments il ressentait ces signes comme un encouragement des anciens. Certains inscrivaient aussi leur âge et dans cette période troublée les bergers responsables de grands troupeaux étaient de plus en plus jeunes. L’an dernier un collègue de quinze ans était redescendu fièrement de la montagne. Lui n’en avait que quatorze, et d’imaginer son retour au village lui donnait le courage de continuer sa progression. Il faisait de plus en plus sombre dans cet univers en décomposition qui s’effritait de partout pour tomber dans le torrent. L’atmosphère en était sinistre mais François ne voulait pas rentrer à la cabane. Il connaissait une petite grotte qu’Alban lui avait montré. Le vieux berger qui avait précédé François dans cette fonction avait appelé ce trou « La Serrure » à cause de la forme de l’entrée. Ce serait certainement un abri suffisant pour la nuit. Au crépuscule, il atteignit enfin la « Pierre Bruissante » en face de laquelle se trouvait la grotte.Cette pierre était une falaise où venaient rebondir tous les bruits des environs. C’était donc un endroit d’un grand intérêt, mais il était aussi très trompeur car les sons en arrivaient désorientés, déformés et devenaient une musique envoûtante où , parfois, on entendait le « Troupeau Fantôme ».  Alors qu’il n’y avait aucune brebis dans les alentours, il arrivait pourtant qu’on perçoive une musique de sonnailles et de bêlements. C’était sûrement un signe des anciens. Il y en avait d’ailleurs de toutes sortes et partout dans la montagne. Avec du recul, tous ces murets et ces ruines de cabanes lui semblaient des hiéroglyphes laissés là par quelque géant et les anneaux des anciens parcs lui faisaient penser à des bagues offertes comme alliances par les hommes à la montagne. Beaucoup de ces signes étaient l’œuvre de la nature elle même et souvent on ne savait plus à qui il fallait les attribuer. Il arriva à « La Serrure ». C’était l’entrée de la grotte. Elle avait exactement sa taille en hauteur et en largeur. Elle semblait reproduire le contour de sa silhouette. L’eau suintait des parois de la grotte et formait une mare ou flottait quelques coquilles de noix. Il restait cependant une petite île parfaitement sèche ou il pouvait se tenir recroquevillé. Alban avait laissé là sur des pierres de vieilles couvertures. Elles étaient sèches et propres. François ôta ces habits trempés et se roula précautionneusement dans la laine en tâchant de ne pas dépasser la petite île car c’était certainement le seul endroit sec de toutes ces montagnes. Dans sa biasse il n’y avait plus q’une poignée d’orge qu’il avait amené comme friandise pour sa « copine » Joséphine ou les autres floucas et meneuses.

Le sens des pierres

 Le crépuscule achevait l’agonie du jour. François faisait rouler l’un après l’autre les grains entre ses doigts comme un chapelet avant de les mâcher longuement. Il réfléchissait à sa situation. Alban lui manquait. Alban avait du partir pour le front au début du printemps et comme François avait souvent rendu visite et accompagné le vieux berger, on avait décidé de lui confier le troupeau communal pour l’estive. Il était monté ému de la confiance qu’on lui faisait, espérant descendre fièrement à l’automne en ayant gravé son nom et son age sur une pierre. Pour le moment, c’est surtout le bois qu’il gravait et il avait déjà une belle collection de gambis, de clavettes et de bâtons car avec ses milles moutons il ne pouvait plus rendre visite aux gamins qui, comme lui l’an dernier, gardaient leur dizaine de brebis. De toute façon , son amie Marie n’était plus là. Elle avait finalement réussi à convaincre ces parents que leur quartier à l’ubac était un endroit du diable. Pour cela elle avait laissé tout l’été un carreau de chocolat sur une pierre exposée et il n’avait jamais fondu. Comprenant que l’endroit était réellement déplaisant, ses parents avaient été d’accord d’en changer.François habitait maintenant la cabane en pierres sèches et toit en lauzes qui se trouvait à la limite du monde minéral. Au dessus c’était le désert de pierres. C’est sûrement dans un endroit pareil que l’Arche de Noé avait atterri car c’est ici que tout commence, les premières herbes, les premières fleurs. Cette végétation rare fait le régal des brebis et les nourrit bien mieux que les autres herbes. Dans les rides plissées des falaises il n’y a presque plus que le genépi mais il contient dans ces brins si frêles toutes les réserves d’odeurs du monde. Les amoncellement de pavés à angles droits avaient sûrement donné l’idée aux premiers hommes de construire en les empilants, les premières maisons. Par ailleurs ces blocs jetés sur la pelouse semblaient des dés qu’on aurait lancé pour prédire l’avenir. Les idées viennent de la montagne. François se souvient du jour ou il avait accompagné son père en ville au bout de la grande vallée, pour y vendre des pommes de terre de chez eux qui servaient à être replantées en bas. Il avait emporté en guise d’amulette le plus beau cristal de roche de la collection qu’il s’était constitué en furetant dans les pierriers . Or, à coté du marché, des charpentiers étaient entrain de réparer la toiture du clocher de l’église. En observant les arêtes de cette pointe, François fut étonné de constater que le cristal qu’il tenait dans ses mains aurait pu être la maquette des charpentes. Et de même tout ce qui vient de la haut sert de modèle ou de graines. Même les pierres peuvent être semées et elles poussent. François le savait bien car lui même, lorsqu’il allait voir Alban, avait du baliser la piste qu’il s’était trouvé or les petits quillos qu’il avait formés sur le sentier s’épanouissaient. A chacun de ses passages il les trouvait plus développés, signe que la piste prenait racine.Un curé inattendu

La lueur d’un éclair, saccadée comme le cinématographe, projeta sur le mur de la caverne des ombres mouvantes et entre les bruits des éboulements et celui du vent semblable au piétinement d’un troupeau , il perçut le bêlement et les sonnailles du troupeau fantôme. Il remarqua alors que la pierre lisse sur laquelle sa tête reposait faisait penser à un crane. Il se souvenait…Le père de François était « tombé au champ d’honneur » comme on lui avait dit avec toute sorte de marques d’estime pour le brave homme. François avait alors treize ans et, sous le choc, il avait tâché de se cacher la réalité et se réfugiait dans son monde à lui.  Ainsi, il semblait impassible. Dans les longues nuits sans sommeil qui avaient suivi, il s’était demandé si son père germait maintenant dans le champ d’honneur. Puis Alban avait été envoyé à son tour. Le nouveau curé avait essayé de réconforter la famille de François et depuis ce moment il venait régulièrement visiter le jeune pâtre. C’est le curé qui lui avait offert la houlette de métal au moment d’enmontagner. « Avec ça tu auras l’air d’un évêque » avait il dit à François. « Au moins toi tu feras du travail utile »,avait il ajouté. Car le curé haïssait cette guerre et le faisait savoir. Cela provoquait la méfiance des autorités qui auraient préféré des sermons parlant de sacrifice.  A ces enfants investis d’importantes missions il allait raconter les histoires des touts premiers bergers, et régulièrement il en venait à parler d’Abel tué par son frère Caïn qui voulait posséder la terre d’après ce que le curé expliquait. Souvent il s’arrêtait la et devenait pensif et triste. Puis, avant de s’en aller, il racontait une blague ou une histoire drôle. Une histoire qui, au début, faisait rire le nouveau curé était celle qui s’était passée en 1884, plus de trente ans au paravent. Le frère du ministre de la guerre possédait un grand troupeau qui estivait à Fond d’Urle dans la Drôme. Mais son berger Bayle avait été rappelé par l’armée pour faire une période prescrite aux réservistes tandis que le troupeau se trouvait encore en montagne. On choisit rapidement un des bergers pour le remplacer. Mais le choix était mauvais, le nouveau Bayle n’était pas à la hauteur de sa tâche. Il laissa les brebis apeurées par la neige, seules sous la tempête. Pendant la nuit, le troupeau s’enfuit et tomba du haut d’une falaise. L’accident fit cinq cents victimes. Les malheurs de la famille du ministre de la guerre amusaient le curé mais les jeunes bergers ne faisaient que de sourire poliment car eux pensaient aux brebis et le curé comprit que ce n’était pas une histoire drôle.

Courage

Il fait nuit noire à présent, mais sous les paupières clauses, la lueur cinématographique anime ses ombres fantasmagoriques. On y voit un paysage lugubre de montagnes. C’est le pays de Dracula. Un berger mène son troupeau vers le pâturage. Les moutons avancent allègrement, de plus en plus vite même. Ils se mettent à courir. Comment se fait-il que le berger les y encourage et les pousse même par derrière, ils avancent pourtant vers une falaise? Mais ce n’est plus un troupeau de moutons , c’est un bataillon qui charge. Le père de François en fait partie, il peut le voir nettement. Derrière lui arrive Alban. Soudain, l’oficier qui poussait cette troupe se retourne. C’est Caïn, le ministre de la guerre, son frère. Il a les yeux cernés et les longues dents de Dracula. Il s’approche, se jette à la gorge de François, le saigne et le déchire. C’est à nouveau le noir. François gît maintenant sur le champ d’horreur, parmi les ossements blancs sous un ciel sombre d’hiver. Il est dans un crane tout rond et lisse. Mais bientôt les os alentour se mettent en mouvement. Ils deviennent la laine presque transparente du troupeau fantôme qui ondule sous lui, le portant dans son crane. Et c’est l’écume de la mer berçant l’arche de Noé, et François, sous le toit de son bateau , s’occupe du troupeau représentant toute la création qu’on lui a confié. Soudain le bateau touche la crête de la montagne et se fend au niveau du toit comme une noix. Pendant que les occupants de l’Arche sortent pour coloniser la terre qui se révèle progressivement, de la coque du bateau germe et grandit un arbre à laine qui se transforme en nuage et est emporté par le vent. François suit leur direction mais bientôt un épais brouillard l’entoure et, dans ce néant blanc, il voit un point noir. Il s’approche et comprend que c’est son pire ennemi. Le loup avance en zigzag. Il a flairé une piste. François sait qu’il s’agit de ses ouailles. Il en a le cœur serré et pousse un cris. Le loup se retourne, voit François et s’avance vers lui en grognant. Il est menaçant et la peur monte à la gorge du berger. Il voudrait fuir mais cela signifie la perte de son troupeau. Il plante le bâton de sa houlette fermement en terre et le serre de toute sa force. Il a changé de taille, il est plus grand, il regarde le loup dans les yeux. Il est prêt à riposter à l’attaque, il sait comment tuer le loup. Alors l’animal baisse les yeux et vient se coucher aux pieds de François. Le pâtre lui demande de l’amener vers ses brebis. Le loup se met en route suivi de François et bientôt ils arrivent en vue du troupeau. Celui ci est coincé dans une barre rocheuse. Le torrent en crue l’empêche de revenir. Le loup s’étant arrêté regarde son maître et vient lui lécher la main.

Retrouvailles

La langue humide de sa chienne réveilla François et il la retrouva avec joie. Mais lorsqu’elle voulut lui lécher le visage, il eut un mouvement de recul « Pouah t’as maï été bouffer une carne! » puis il lui sourit; « Au moins toi tu as trouvé quelque chose à manger. » Une lueur rougeâtre était diffusée par le brouillard qui bouchait l’entrée de la serrure. Plus haut, le soleil devait être entrain de ramper entre les nuages. En sortant de la grotte, il entendit doucement la pierre bruissante et sa musique caractéristique. Il lui semblait comprendre quel chemin était à prendre et il avança dans le brouillard sans beaucoup chercher. Pourtant, arrivant à un passage difficile et qu’il ne connaissait pas, il hésita et fut tenté de prendre un détour bien connu. Il allait s’y engager lorsque de la pierre bruissante lui parvint comme un bêlement de détresse. Il revint alors sur ses pas et prit la direction que son intuition lui dictait. Au bout d’un moment, il vit les crottes du troupeau; puis le brouillard devint plus lumineux et il crut distinguer un tintement. Il s’arrêta pour scruter ce qu’il pensait être la falaise du songe. Le vent dégagea encore un peu le brouillard et, furtivement, il vit son troupeau accroché dans la barre rocheuse, flottant dans le ciel au milieu du brouillard comme sur une île. Les brebis étaient arrêtées dans leur périlleuse ascension à cause de la falaise trop lisse. Le torrent en crue leur barrait le passage le plus évident, celui par lequel elles étaient venues et elles n’osaient plus descendre. Les plus entreprenantes en cherchant des issues n’avaient fait qu’empirer les choses. Il fallait faire vite. Le brouillard était maintenant assez dissipé pour qu’il put repérer un défiler permettant de rejoindre ses bêtes et , peut-être, de les descendre. Il prit une branche, sauta le torrent et commença son ascension en essayant d’élargir le passage. Il faisait ébouler ce qui gênait, consolidait d’autres endroits. Au moment de rejoindre le troupeau, il dût pousser à la croupe les brebis qui bouchaient le passage en se tenant dans le sens de la montée. Sur la première plate forme, il fut accueilli par sa préférée Joséphine qui vint à sa rencontre, bousculant les autres. Ce furent de grandes cajoleries et François lui donna une chiche poignée de graminées et des meilleurs plantes qu’il avait ramassé pour elles chemin faisant. Les plus gourmandes des brebis vinrent alors l’entourer avec convoitise et en déglutissant bruyamment. Il leur partagea le reste de ce qu’il avait en poche en reculant et en leur parlant.Alors Joséphine et les braves le suivirent dans le passage précaire avec bien des hésitations. Tout en descendant, François surveillait régulièrement l’entrée du défilé ou ses ouailles hésitaient peureusement. Finalement ce qu’il craignait se produisit, le fil de laine se rompit. Sur les plates formes les brebis ne suivaient plus. Il lui fallut escalader directement la falaise évitant le passage afin de ne pas refouler les brebis qui s’y trouvaient déjà. Parvenu en haut, il lâcha quelques jurons et s’assit sur une pierre pour reprendre haleine. Il tira la langue aux moutons qui s’approchaient pour l’observer. Puis, laissant la sa mauvaise humeur, il fit un tour pour rassembler les brebis vers les plateaux les plus bas. François remarqua alors qu’un groupe résistaient à ce mouvement et il comprit que l’une d’elle avait agnelé. En s’approchant, il fit décamper la plus part des curieuses et se dirigea vers une brebis très affairée au derrière ensanglanté. Elle léchait son agneau tout en le défendant contre l’affection déplacée d’un « marraine ». En effet une autre brebis, qui devait agneler sous peu, cherchait à lécher ce petit qu’elle prenait pour le sien. La véritable mère, outrée de cette imposture, éloignait l’usurpatrice à coup de tête et frappait le sol de colère. Elle mettait même en respect la chienne. François ordonna à sa fidèle compagne d’éloigner la marraine puis, saisissant l’agneau par les pattes de devant, il l’emporta en lui faisant frôler les herbes pour y laisser de son odeur. La brebis, qui n’avait d’autres soucis que son enfant, suivit pas à pas le pâtre qui la menait dans le passage. Suivait la marraine, les curieuses et finalement le reste du troupeau. Il finirent par rejoindre les premières. François dut encore crier, pousser, attirer, appeler, convaincre, menacer les retardataires de les couper des premières afin justement de provoquer l’effet inverse, et finalement, envoyer sa chienne retenir celles qui étaient déjà en bas. Le troupeau était sauf, François savourait sa victoire. Quelques jours plus tard, des appels joyeux se firent entendre. C’étaient les éleveurs qui montaient chercher leurs moutons. Ils saluèrent d’abord rapidement François et allèrent voire le troupeau. « Elles ont bien profité dis! » Furent les premières remarques, et on se renseigna plus précisément. « Qu’as tu eu comme pertes? Et le loup, il est venu? François fut alors félicité. « Tu reviens l’an prochain n’est-ce pas? » Et chacun voulut partager avec lui le vin et la charcuterie. Puis on accrocha les gros redons au cou des meneuses qui elles aussi étaient de la fète, et on démontagna joyeusement. Lorsqu’au bout de la draille, le troupeau fortement ensonnaillé entra dans le village, tout le monde se trouvait aux portes et aux fenêtres pour saluer le pastre. Dans la montagne il laissait une pierre gravée. FRANCOIS LEBLANC AJE DE 14 ANS 1918 

 Mathieu Erny

 

Publié dans : ||le 6 janvier, 2010 |Pas de Commentaires »

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