Archive pour la catégorie 'société'

Les lois de la relativité

Le « progrès » dans lequel l’humanité se précipite a des limites que nous sommes entrain d’atteindre, c’est vrai. Mais je constate malheureusement que ceux qui ont cette préoccupation constante à l’esprit ne cherchent pas (malgré ce qu’ils prétendent) de solutions basées sur l’altruisme, la générosité. Ce qui les préoccupent c’est de réchapper aux catastrophes qu’ils imaginent et, comme dans la chanson du « Petit navire » de savoir qui sera mangé. On parle de la perte de la biodiversité mais ce n’est pas la seule perte qui devrait nous préoccuper, notre société marginalise de plus en plus d’hommes, de femmes, de mode de vie et de savoir faire.

 Ainsi dit-on des bergers qu’ils coûtent cher en subventions, que cela n’a pas de raisons d’être, d’autres métiers et savoirs faire ayant déjà disparus de notre pays, il est normal qu’il en aille de même de celui-ci. Avec une mentalité pareille on va certainement  » sauver la planète » . Bien sûr les changements dans notre société ont déjà sacrifié de nombreux métiers artisanaux et justement cela n’a que trop duré, leurs soi disant manque de compétitivité n’étant du souvent qu’a de la spéculation abstraite et une vue à trop court terme. Ce sont les résultats des déséquilibres dus à la mondialisation et à la surconsommation des transports. Comment peut-on parler de diversité si l’argument principal est de dire que les activités que notre société a marginalisées peuvent disparaître afin que ne subsiste que ce qui est le plus compétitif et qui rentre dans les nouvelles normes? Le doux rêveur que je suis n’arrive pas à comprendre que l’on puisse se laisser bercer par une illusion aussi sordide. Eh bien il semble que cette illusion soit de plus en plus partagée. Or force est de se rendre compte que, concernant le pastoralisme, cela est du au phénomène de mode de l’écologie qui est à présent le politiquement correct, qui attire de plus en plus d’opportunistes et l’on va donc chercher un bouc émissaire qui ne remette pas en cause tout les pouvoirs qui exploitent ce filon.

Pour faire accepter les grands prédateurs, ce que l’on a trouvé de mieux est de « relativiser » leurs dégâts. (Ce qui, a propos du thème principal des chiens errants a donné lieux à un concours d’incompétences journalistiques et de malhonnêtetés scientifiques). Il y a bien sûr toute sorte de causes de décès des animaux, y compris dans un élevage. La raison d’être et le gagne-pain de l’éleveur est de réduire ces pertes pour avoir une production. Alors la relativité c’est pas son affaire, il doit défendre toutes ces bêtes. Ce n’est pas vrai que  »tout est relatif », mais une chose est sûre, ce ne sont pas les valeurs absolues qui tirent le monde vers la catastrophe. Dans l’absolu, il est possible de vivre d’une petite ferme avec une poignées d’herbivores puisque cela a existé. Pratiquement non ce n’est plus possible car se serait se marginaliser excessivement, parce que la brebis n’a pas du tout la même valeur, parce que l’échange des produits dans le commerce ne donnerait rien, parce que ceux qui s’y essaient suscitent au mieux de la pitié et il y a de fortes chances qu‘ils ne soient pas  »aux normes ». Ceux qui proposent le modèle des petites fermes d’antan savent pertinemment ce fait et ce n’est pas honnête de leur part car si cela n‘est plus possible c‘est parce que la société dont ils font partie ne le permet plus.

Un internaute (bien imprégné par les leçon du webmestre) a écrit à la buvette des alpages a propos du pastoralisme ovin de montagne:« une filière qui touche 4 fois plus de subventions qu’elle ne dégage de résultat et produit une viande qui intéresse de moins en moins les jeunes générations ». Cela dépend de ce que l’on appelle résultat, les spéculations font de cette activité celle qui rapporte le moins d’argent et produit semble t’il peu par rapport à l’agriculture intensive. Mais l’argent est LA valeur relative par excellence et surtout si le jeu des primes s‘en mêle. Aujourd’hui il ne me semble pas du tout évident de savoir si les exploitations intensives à très grand rendement sont si productives qu’il y paraît car l’arrosage du maïs est subventionné, le prix du matériel est aussi fictif que celui des produits. De toute façon, l’économie de marché ne tient pas compte de la faim des gens. Or en économie il y a aussi des valeurs absolues. Le pastoralisme a une valeur ajoutée énorme, c’est à partir de presque rien que l’on produit cette viande (du moins dans le sens strict de cette activité et c‘est encore souvent le cas). Et si au lieu de monnaie en papier (ou électronique) on pratiquait le troc, la valeur économique du pastoralisme s’imposerait encore d’elle même. De plus, en se souciant des valeurs absolues, on doit tenir compte de son impact écologique qui est particulièrement positif par rapport à d’autres activités. C’est à rajouter aux « résultats ». Ainsi, que des ultra-écolos fassent si souvent pression sur le pastoralisme au prétexte des « résultats » me paraît complètement myope, c’est même se tirer une balle dans le pied. Par contre la grande cause qu’est la défense de la nature a aussi des aspects très relatifs. Tout dépend, comme toujours, de ceux qui la font vivre. La buvette des Alpages se fait écho des chamailleries qui opposent ceux qui pensent que l’homme a à gérer écologiquement une nature qu’il a largement modelé et dont il est donc responsable, face aux tenants de la « naturalité »qui rejettent toute intervention humaine. Je ne suis pas un Tartuffe, je ne prétend pas avoir dépassé ce débat. Ce dont je suis persuadé c’est que la valeur absolue dans l’écologie comme dans toutes les grandes idées n’est pas dans l’illusion de « pureté » qui motivent les intégristes. C’est facile bien sûr: plus de problèmes de conscience, plus d’hésitations. On peut facilement obtenir l’adhésion de tous ceux , de plus en plus nombreux, qui sont »libres » culturellement (encore une valeur relative) et qui n’ont plus de liens affectifs ou de relation de travail avec les gens de la terre. Et pourtant, ces derniers resteront toujours ceux qui nous nourrissent.

 Dans une journée de débats sur les OGM à Avignon animée par des membres de la Confédération Paysanne, une des personnes de l’assistance a pris la parole pour faire savoir sa grande déception de ne pas avoir entendu quelqu’un exprimer le fait que l’écologie, la biodiversité devaient passer avant le social. Effectivement, personne ne partageait cet avis dans l’assistance. Tout le monde lui a répondu que l’on ne devait pas négliger l’un pour valoriser l’autre. Combien d’erreurs ont été commises par toutes sortes de militants qui, l’esprit obtus, n’ont plus vu qu’un pan de la réalité. La grande idée invoquée ainsi devient aussi pernicieuse que la recherche de la productivité à tout prix. Ainsi, à l’appât du gain on a pu sacrifier la beauté, l’art etc. Or pour ceux qui ont entendu ou lu avec quel dédain les ultra écolos parlent de la notion de paysage, il est évident que l’esthétique est également une préoccupation marginale chez eux. Il fut un temps, ceux qui avaient l’âme écolo se faisaient bergers ou éleveurs de chèvres. Ceux là aujourd’hui se sentent souvent « lâchés » puisque l’écologie militante ça se passe à présent par internet sur fond de prophéties apocalyptiques qui justifient toutes les surenchères. On voit même poindre l’eugénisme comme solution au surpeuplement humain.

Lorsqu’on pointe du doigt l‘évolution de la paysannerie en général on oublie de dire que ce n’est qu’un pâle reflet de l’évolution de la société et que cette dernière n’est pas menée par les paysans. Ce n’est pas anodin de constater que la défense des grands prédateurs, qui a des raisons d’être par ailleurs mais qui n’en est pas moins le combat écologique le plus sensationnel, le plus médiatique, s’en prend tout spécialement au pastoralisme, l’activité la moins sujette aux lois de la relativité de notre société, elle ne fait qu’en subir le contre-coup. Les bergers peuvent avoir changé en cinquante ans mais très peu le métier, le plus ancien que pratique l’humanité. Parler des anciens de nos propres régions n’est plus de mise aujourd’hui, on les taxes d’amblé de demeurés superstitieux et l’on préfère chercher ailleurs des modèles exotiques retouchés pour être au goût du jour. Mais il est faux de prétendre que dans des sociétés lointaines restées traditionnelles les bergers cohabitent volontiers avec les prédateurs. Ca n’a jamais été leur état d’esprit et il n’y a pas de raisons que cela le devienne. La question ne s’est jamais posée ainsi parce que défendre les animaux dont on a la responsabilité, c’est une valeur absolue. C’est une des lois de la nature et ce sont aux écologistes pro-prédateurs à s’adapter à elle. Il faut également que les militants écolos comprennent que, si par nécessité, l’homme élève des animaux pour les manger, cela ne l’a jamais empêché d’avoir du respect pour ses bêtes et un rapport paternel avec le troupeau. C’est particulièrement malhonnête d’exploiter cet argument sensible. Pourquoi rechigner à cet effort de compréhension alors que c’est un exercice qui a été pratiqué depuis très longtemps et doit être à l‘origine de la philosophie, en tout cas de la plus part des rites religieux?Il est dommage de réduire ainsi la réflexion, cela ignore également le fait que ceux qui ont combattu les grands prédateurs avaient souvent de l’estime pour ces derniers et, dans la situation actuelle, seraient déconcertés eux aussi. Malheureusement, ils n’auraient guère le temps d’approfondir les raisons de leur trouble car ils seraient vite rattrapés par l‘agressivité de cet étrange débat et on peut facilement imaginer qu’ils prendraient alors position contre les prédateurs. 

 J’ai très souvent lu des articles ou des commentaires de personnes qui, à cours d’argument intelligents sur le débat des grands prédateurs, en venaient comme d’habitude à s’en prendre à l’activité pastorale en disant qu’il existe de mauvais éleveurs dont le troupeau est malheureux et que donc il est faux de dire que les éleveurs et bergers cherchent le bien être de leurs bêtes, ils ne chercheraient que la rentabilité. On se doute bien qu’il existe de mauvais éleveurs puisqu’il existe de mauvais journalistes, de mauvais politiciens, de mauvais fonctionnaires, de mauvais médecins, de mauvais humoristes, de mauvais éboueurs etc…Doivent ils servire de référence? Il y a d’ailleurs aussi de mauvais citoyens et de mauvais consommateurs.

Aujourd’hui, on attend tout et n’importe quoi de la paysannerie authentique et du pastoralisme particulièrement, d‘ou des incompréhensions. Ce n’est pas forcément un sacerdoce d’élever des animaux qui pâturent à l’extérieur malgré les sacrifices que cela exige. Ceux qui le font veulent avant tout vivre bien et ceci n’est pas une imposture. Il n’y a aucune raison de demander à une autre catégorie de gens d’être des saints ascètes à notre place. J’ai souvent lu « qu’être berger c’est une passion et donc il n’y a pas de raisons qu’ils revendiquent ou protestent. Ceux qui ne sont pas content n’ont qu’a changer de métier, ce ne sont pas des authentiques paysans« . Cette façon de culpabiliser est d’ailleurs bien connue de tous les employeurs indélicats entre autre. Cela fait près d’un siècle que des gens quittent le monde agricole et souvent à regret. Il ne reste plus que 6 ou 7 pour cent de ce qu’ils représentaient alors. On ne peut tout de même pas dire que la biodiversité en générale ait profité de l’exode rural.

 Quand on commence à relativiser un aspect particulier qui nous gène, on met en marche un engrenage qui peut s’emballer. On relativise la valeur des brebis, de l’élevage, du travail de la terre. Aujourd’hui on relativise même la valeur des paysage mais pourquoi s’arrêterait-on là ? Si tout est relativisé et déprécié le concept de biodiversité n’y gagnera rien. Il fut un temps ou tout pâturage était précieux même les friches les « campas » et les broussailles. Ce genre de terrain était même le seul trésor des familles pauvres et donc il était judicieusement valorisé de manière à en conserver la valeur et à la transmettre. Cela a eu un effet bien plus positif pour la biodiversité qu’aujourd’hui. La valeur de ces terrains est devenue très relative, on n’est pas sûr qu’ils continueront à être exploités et leur entretient n’est plus rentable. on a donc tendance à se contenter de venir prendre ce que la campagne donne sans lui rendre son du. D’autant que même la valeur du travail d’entretient a été relativisé par les ultra-écolos. Il n’y a donc plus que les fameuses subventions comme solution pour enrayer ce phénomène. Malheureusement toucher des subventions, ce n’est pas une »passion ». 

Voilà les résultats de la relativisation.

Mathieu Erny

Publié dans:société |on 14 août, 2010 |Pas de commentaires »

Les réfugiés de la conservation

Le “Courrier International” du 21 février 2007 a fait passer un article (pages 41 à 43) d’une journaliste des Etats Unis (Anne Muller de l’Orion Magazine) intitulé “Les tribus victimes de l’écologie”. Elle alerte l’opinion sur le fait que les réserves naturelles qui sont créées dans le monde, se font généralement en expulsant les populations indigènes. Pour l’Afrique cela représenterait plus de quatorze millions de personnes, cent mille Massaïs, des Pygmées etc… Des gens qui savent comment vivre avec leur milieu, ils avaient adapté leur culture à cette nature, et ils vont donc perdre ce savoir. Un groupement de chefs de tribus de tout les continents a dressé une liste des organisations responsables de la destruction de leur culture. A coté de Shell ou Texaco dont on avait déja entendu parler, il y a maintenant le WWF par exemple. Le chef Massaï Martin Saning’o aurait déclaré lors d’une session du Congrès mondial de la nature :”Nous sommes désormais les ennemis de la conservation (…) Nous ne voulons pas vous ressembler, nous voulons que vous nous ressembliez. Nous sommes ici pour changer vos mentalités. Vous ne pouvez pas protéger l’environnement sans nous ”.
Je voudrais éviter de tomber dans la tentation facile d’extrapoler sur le sort des bergers d’Europe occidentale, ce serait de la caricature. Toutefois une caricature c’est juste une exagération. En fait, pourquoi le sort des pygmées est-il si différent de nous ? Tout simplement parce que nous vivons dans un pays riche et puissant. On ne touche pas à des Français (par exemple) comme on touche aux Twas d’Ouganda. Il y a d’énormes fonds mondiaux pour créer des zones de protection. Avec de tels subsides les gouvernements acceptent toutes les propositions quel qu’en soit le prix humain comme il en va des trusts miniers ou du pétrole ou encore des industries polluantes qu’on ne trouve plus chez nous.
Cette situation me rappelle la réflexion d’une personne influente dans une association pro-loup. Il me décrivait un documentaire sur l’ours en Roumanie qu’il venait de voir. On interrogeait un berger qui travaillait avec son frère. Leur troupeau avait été attaqué par l’ours, or pour se faire indemniser ils avaient besoin de prouver les dégâts. Le frère est donc parti pour reprendre les précieux restes de la brebis à l’ours et s’est fait tuer. Le survivant interrogé aurait déclaré “Eh bien oui, c’est la vie, que voulez vous.” Et mon interlocuteur de s’exclamer, les yeux aux ciel et la voix tremblante “Tu te rends compte, quelle philosophie, ici ça aurait fait scandale!” Oui je me rends compte, il faut plusieurs décennies de régime Ciaosescu pour arriver à un tel fatalisme désespéré. On nous cite toujours des exemples venus d’ailleurs “où ça se passe très bien” quant à la protection de la nature sauvage. Je sais donc depuis un moment qu’il faut auparavant se soucier de connaître les conditions de vie des personnes qu’on nous cite en exemple, car certaines seraient plutôt à défendre. De même je sais que chez les hommes qui vivent avec la nature, la nature également vit avec eux et une partie de la biodiversité est due à leur présence. On la perd en les excluant.

Mathieu Erny

PS j’avais écrit ce résumé il y a 3 ans mais aujourd’hui, le 15 février 2010 le courrier international vient de faire passer un autre article très alarmant sur les Massaï de Alex Renton du Guardian pages 37 à 39

Publié dans:Réfugiés de la conservation, société |on 7 février, 2010 |1 Commentaire »

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