Archive pour juin, 2009

Le pastoralisme, Il faudrait lui laisser vivre sa vie

 

“Le pastoralisme, il faudrait lui laisser vivre sa vie…” 

Il y a quelque temps, j’avais écrit un article que le site internet « la Buvette des alpages » avait repris sous le titre Et si on nous donnait l’engagement  qu’aucun pâturage ne devra être abandonné à cause des loups. Á force de penser aux problèmes du pastoralisme, de l’écologie et de leur point d’achoppement, les grands prédateurs, il me semble que cette idée vaut bien d’être approfondie.

Le pastoralisme, une nuisance ?

On dit que le loup a mis en évidence la crise du pastoralisme d’aujourd’hui et sa fragilité. Soit! Mais les personnes et associations qui disent cela ne donnent pas pour autant de solutions à ce problème. Elles se contentent de suggérer que c’est la cupidité des éleveurs qui en est la cause. Rien d’étonnant alors que ce « magistral coup de projecteur » ait négligé de mettre en lumière le fait que cette activité est exercée par des gens qui sont très mal rémunérés pour leur travail, leur compétences et leurs astreintes. Beaucoup de ceux qui s’y engagent le font vraiment par passion ce qui était généralement assimilée à l’engagement des écologistes avant le retour du loup.

En effet, combien d’éleveurs se contenteraient de plus petits troupeaux si c’était possible ? Combien de bergers seraient prêts à des sacrifices supplémentaires pour faire du beau boulot intéressant et gratifiant ? C’est là un potentiel énorme qui est gâché.

Lorsqu’un berger rencontre un représentant  d’une de ces associations militantes de l’écologie, que doit-il penser ? Cet écologiste là est peut-être animé des meilleures intentions pour le pastoralisme, mais il ne peut engager son association sur cette voie du dialogue car, derrière lui, dans la même fédération de nombreuses personnes prétendent que le pastoralisme est une nuisance.

Une activité qui a fait son temps ?

Et que dire lorsque les opinions politiques s’en mêlent ? Les uns présentent le loup comme une victime de l’économie de marché (parce que le pastoralisme est une activité lucrative, contrairement aux associations pro-loup). D’autres voudraient appliquer le libéralisme à la gestion de l’environnement (n’est-ce pas la loi de la jungle ?). Le pastoralisme n’est plus rentable ? C’est donc qu’il a fait son temps. Il est normal qu’il disparaisse au profit d’activités comme le tourisme. Des activités économiquement dynamiques et dont on s’imagine qu’elles auraient moins d’impacts directs sur la nature.

En revanche, socialement, le pastoralisme a déjà beaucoup plus d’importance. Il permet de fournir du travail dans des zones désertées, de plus il est de ces métiers qui représentent un débouché professionnel pour des personnes de grande qualité et compétences ne parvenant pas à s’intégrer à notre société actuelle, si compliquée, si contrainte. Si je lutte pour éviter que les bergers soient marginalisés, il faut bien reconnaître, car cela fait sa grandeur, que ce métier permet de faire une place honorable à des personnes en marge des normes actuelles ; des personnes souvent porteuses de valeurs qu’on a tort d’oublier.

Le pastoralisme génère des activités et des emplois indirects. Que l’on pense aux bouchers, aux maquignons, aux techniciens d’élevage, aux éleveurs de chiens, aux ethnologues, aux sociologues, aux conservateurs de musées, aux gestionnaires d’espaces naturels, aux journalistes, aux photographes, aux écrivains. Ca en fait du monde! Bizarre! Comment autant de gens pourraient-ils lier leur métier à une activité moribonde et inutile ?

Si tant de personnes se nourrissent du pastoralisme, elles lui ont rendu la pareille et les bergers ont de plus en plus conscience d’être les gardiens d’un trésor qu’ils ont envie de valoriser. Faut-il vraiment les en dissuader avec des polémiques stériles telle cette bataille sur le mot biodiversité : Des étymologistes à la petite semaine l’expliquent en faisant l’historique du mouvement naturaliste dont celui qui a cuisiné ce mot faisait partie. Cette mouvance là aurait une sorte de droit d’auteur sur ce nouveau terme. Eh bien non! Les racines gréco-latines de cet amalgame sont bien connues : Biodiversité signifie diversité du vivant. Un point, c’est tout.

Qui sont les moutons de Panurge ?

Les ultraécolos se gaussent de l’intérêt patrimonial du pastoralisme extensif sous prétexte que cela n’aurait rien à voir avec l’écologie. Il est habituel pour eux de tourner en dérision le lyrisme des bergers quand ceux ci font remonter leur métier au néolithique ou à Abel. Mais c’est un fait historiquement avéré, nous descendons tous plus ou moins de bergers et l’activité fut partout en Europe un des principaux piliers de l’économie . Le fait est que l’activité des écologistes  comme on l’entend aujourd’hui  ne remonte pas à aussi loin. Qui peut-on considérer comme les ancêtres des militants écologistes ? Je ne vois que certains poètes  comme le chef indien Seattle. Bref, la crème des cultures. C’est tout de même bien ainsi qu’il faut voir les choses.

Cela me fait toujours sourire lorsqu’à propos du loup on avance avec un très grand sérieux toutes sortes  de raisons et d’arguments « scientifiques » qui auraient justifié son retour. C’est de la blague! Qu’on n’essaie pas de me faire croire que c’est cela qui a motivé la décision de laisser revenir le loup. Dans ces utopies, le romantisme est toujours primordial ainsi que, dans ce cas présent, un sentiment de culpabilité à l’égard d’une nature personnifiée à l’équilibre et au bien-être de laquelle le loup serait indispensable. C’est beaucoup plus la légende de Rémus et Romulus, le Livre de la Jungle de Kipling, le poème La mort du loup d’Alfred de Vigny ou même la fable la plus connue d’Europe, Le petit chaperon rouge, à laquelle nous devons tous d’avoir combattu nos peurs d’enfants, qui sont à l’origine de cette décision. la preuve en est que la possibilité d’équiper les loups de colliers émetteur qui auraient pu aider les scientifiques et faciliter les techniques visant à permettre la cohabitation a été rejetée définitivement. Pourquoi? « Parcequ’un loup équipé d’un collier émetteur n’est plus un loup ». Un argument que je comprend mais qui n’a rien de scientifique et n’a pas de répercussion sur la biodiversité. Aussi, là ou se situe le problème et l’injustice par rapport aux bergers, c’est quand à force de nier le coté culturel du retour du loup, on dénie aussi cet aspect-là au pastoralisme.

Il n’est pas normal qu’on ne se serve pas du travail des anthropologues lorsqu’il s’agit d’imaginer des changements dans un métier aussi profondément enraciné dans notre inconscient collectif.

Il est anormal qu’on ne tienne pas compte des motivations de ceux qui souvent ont fait de grands sacrifices pour exercer le métier de berger.

Il est anormal que les mesures visant à protéger les troupeaux de la prédation soient à ce point basées sur l’enfermement, la coercition et la réduction des libertés des brebis, avec le souci de respecter celle du loup.

Notre société a eu trop vite fait de présenter le loup comme un individu noble en opposition à la « masse » bêlante et indifférenciée du troupeau. Fascinée par le mythe de l’individu et désireux d’échapper au conformisme, nombre d’entre nous ont trouvé plus valorisant de s’identifier au personnage du loup, plus conforme à l’image agressive qu’il faut se donner aujourd’hui pour « réussir ». Il y a décidément des moyens de manipulation plus efficaces, et surtout plus cyniques, que ceux dont use le berger pour guider ses brebis. Qui sont aujourd’hui les moutons de Panurge ?

Pour une « éducation » du loup ?

Comment se fait-il par ailleurs qu’avec le développement du métier d’éthologue, fortement médiatisé grâce à l’attention portée aux prédateurs, il soit toujours si peu question  de « l’éducation » du loup ? Celle-ci a toujours existé, c’était simplement le contrecoup de l’activité humaine, mais aujourd’hui ce sont des pratiques souvent incompatibles avec la convention de Berne. Plus rien n’a donc été fait dans ce sens car pour réaliser ces interventions sur le loup dans la situation actuelle, il faut que ce soit un organisme d’Etat ou une ONG qui s’en charge. On est en train de négliger un aspect  primordial et surtout un espace ou pro-loups et bergers peuvent se rencontrer ; chacun ayant à faire ce travail d’éducation sur « ses » bêtes.

La logique du plan accompagnant le retour du loup veut que l’on attende d’avoir partout en France des effectifs suffisants avant de tenter des interventions sur cet animal. Seulement, on est en train de se constituer  une population lupine perturbée qui ne  saura pas apprendre à ses jeunes  les comportements que l’on attend d’eux. En n’assumant pas ce travail sur le loup, les associations écologistes –dont ce devrait être le rôle–laissent donc à penser qu’il n’y a pas d’autres interventions possibles sur ce prédateur que de l’abattre. D’ou ces débats sans issue ou  émotion et indignation prédominent dans l’opinion publique.

Equilibrer les rapports entre loup et pastoralisme

Quel est le sens du retour du loup? Pour pouvoir se rendre compte de la profondeur des choses, il faut avoir une vision stéréoscopique. Ne considérer que l’aspect écologique est un aveuglement. Cela ne manquera pas de tourner à l’intolérance, donc à l’injustice et au rapport de force. Or justement, il n y a de sens au retour du loup que dans la tolérance. On l’attend de la part des bergers qui doivent cohabiter avec un intelligent et redoutable prédateur particulièrement gênant. En fait, c’est toute la société qui devrait s’exercer à cette tolérance.

Or, sur cet aspect, c’est un bide total ! Il n’y a qu’à consulter les blogs et les forums pour s’en rendre compte.

A priori, je ne suis pas choqué par les sommes importantes du plan pour les loups, car signer une convention protégeant les grands prédateurs en leur faisant une place à côté de l’activité humaine est un acte profond  et grave, lourd de conséquences et à priori audacieux. Mais qui a été à la hauteur de cette audace ? Qui a soupesé cette gravité ? Qui se sent réellement responsable du loup ?  Lorsqu’on  pose cette question, tout le monde se réfugie derrière l’état, l’Europe, etc.

Pour équilibrer les rapports entre le loup et le pastoralisme, il me semble qu’on aurait dû envisager ce dernier de la même façon qu’on l’a fait pour le loup et donc créer à cette occasion un plan de protection du pastoralisme.

Les écologistes parlent de l’écosystème dont les grands prédateurs seraient le pilier. Mais le pastoralisme aussi est un système et il faudrait lui laisser vivre sa vie. On sait que l’indemnisation des dégâts du loup n’est pas une solution suffisante, mais les mesures (imaginées par des personnes qui n’exercent pas de métier d’élevage) imposées indifféremment à tous les bergers de France ou d’Europe ne le sont pas non plus.

Berger et éleveur ovin en montagne sont toujours des métiers qui passionnent, et si cette profession s’affaiblit (en nombre de praticiens et en terme de revenus) c’est vraiment sous une pression très forte, due effectivement à bien d’autres causes que les seuls prédateurs. Mais l’une de ces pressions est justement celle qui est exercée par des associations qui dénient tout intérêt écologique au pastoralisme, sous prétexte qu’on y travaille plus avec les techniques d’autrefois ! Certes, mais à qui la faute ? Ce n’est pas en affaiblissant encore le pastoralisme qu’on redressera la situation. Pareillement, en utilisant à tort et à travers le terme de « surpâturage »,  on  videra progressivement les alpages et les pâturages de colline, sans pour autant parvenir à une situation écologiquement satisfaisante (cela favorisera par exemple la broussaille et engendrera la fermeture des milieux par endroits sans stopper l’érosion ailleurs, car celle-ci est due à des troupeaux qui se déplacent plus qu’ils ne pâturent. C’est donc objectivement un dégât du à la sous exploitation des pâturages).

Repenser les techniques de protection

Le plan de protection du pastoralisme reposerait sur l’engagement que le nombre de bêtes pâturant les prairies naturelles, les friches et les alpages serait maintenu. On s’engagerait aussi à maintenir la surface de ces pâturages, mais avec la possibilité d’abandonner un endroit pour un autre équivalent. Ainsi toutes les incitations aux divers changements se feraient avec les moyens nécessaires et, en quelque sorte, par la loi de l’offre et de la demande. Pour toutes les pressions, quelles qu’elles soient, exercées sur le pastoralisme, il faudra assumer le contre coup. Dans un cadre comme celui-là, on pourrait laisser les choses se réguler d’elles-mêmes car la motivation pour ces métiers est forte et les exigences des bergers et éleveurs en terme de revenus ne pourra être exagéré et leur travail restera globalement de qualité. Par contre, on ne pourra plus se passer de prendre en compte ce qui motive les bergers en dehors du coté économique. Ainsi il faudra bien par exemple repenser les techniques de protection en incluant la possibilité de pratiquer la couchade libre des brebis, les bergers ne tenant pas à être des matons. Il y a bien des raisons (en plus de ce qui, aux yeux des détracteurs du pastoralisme, ne manquera pas de passer comme un idéal romantique) pour défendre ce genre d’exigences. Il est pourtant simple de comprendre que l’été, lorsqu’il fait très chaud, les brebis mangent très peu le jour. C’est surtout la nuit qu’elles vont « faire leur ventre » ; sauf si on les enferme dans un parc électrifié pour les protéger du loup…

Le fait de bloquer arbitrairement le nombre d’animaux d’élevage sera peut-être considéré comme une contrainte d’un coté comme de l’autre, mais avant de continuer à s’occuper d’environnement avec une mentalité d’envahisseur devant occuper la place, il faut développer ces activités dans la profondeur. Cela génèrera d’un coté comme de l’autre richesses écologiques, économiques et patrimoniales, mais aussi qualité de vie et emplois.

Soyons honnêtes, je sais que cet objectif est présent à l’esprit de la plus part des gestionnaires d’espaces naturels, mais ils n’ont encore réussi que très ponctuellement à enrayer la déprise agricole de ces milieux et leur intervention a parfois un caractère artificiel.

Considérons d’autres exemples en Europe. Des pays nouveaux venus dans l’Union Européenne, la Slovénie, la Roumanie, etc. sont cités en exemple et portées aux nues par les défenseurs des grands prédateurs pour avoir gardés leurs ours et leurs loups. Et l’on s’imagine (naïvement ?) que cela s’est fait sur la base d’une philosophie tolérante qui imprégnait une paysannerie encline à la cohabitation. Les gens ne sont évidemment pas aussi  fondamentalement différents les uns des autres comme veulent nous le faire croire les sociologues du dimanche. Les bergers Roumains, Slovènes, n’avaient ni le choix ni les moyens de réagir. On ne s’est guère soucié d’eux et la chasse à l’ours était et reste toujours plus rentable pour l’Etat que leur activité.

A présent ces gens veulent un revenu comparable à celui de leurs concitoyens dont les conditions de vie évoluent très vite. Comparable également à leurs collègues des autres pays. Ils seront aidés pour cela et c’est justice. Si donc on veut garder des petits éleveurs travaillant « à l’ancienne », il faudra simplement qu’ils puissent en tirer un revenu suffisant et cela vaut évidemment aussi bien là-bas que chez nous.

Le loup aurait donc mis en lumière une crise du pastoralisme extensif (surtout ovin). Bien ! Et alors ? Ca nous fait une belle jambe de le savoir. A présent, pour que les grands prédateurs aient une vraie raison d’être, il faut qu’ils deviennent les arbitres des motivations et des responsabilités de notre société pour le maintien de la biodiversité (y compris l’agribiodiversité dont font partie les races ovines transhumantes). Sinon, ils resteront ce qu’ils sont en ce moment, une lubie coûteuse et idéologiquement chargée. 

Mathieu Erny

Publié dans:Non classé |on 20 juin, 2009 |4 Commentaires »

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